POURQUOI LA TEMPÊTE?

J’ai vu La Tempête , dans la mise en scène de Peter Brook aux Bouffes du nord en 1989.
J’avais 15 ans. C’est ce spectacle qui m’a donné envie de devenir comédien et metteur en scène, et cette conception du théâtre, la magie de « l’espace vide » si cher à Brook, et rarement aussi clairement incarnée que dans cette mise en scène, qui a façonné la mienne.

 

Et lorsqu’il s’est agi de choisir le texte de notre prochaine création, que nous imaginions d’avantage tournée vers les arts de la rue, «La tempête» s’est imposée d’elle‐même.

 

Pour cette cinquième création, « La tempête Homemade » marque un changement dans la continuité. Se rapprocher des arts de la rue, certes, mais sans oublier ce qui fait notre force et notre spécificité : Le respect du texte, de la langue de Shakespeare, et de sa poésie complexe.

      LA TEMPÊTE HOMEMADE: LA MISE EN SCENE

Ce qui frappe d’abord, dans « La tempête », c’est l’omniprésence de la magie. Prospéro est un magicien puissant. Ariel, son serviteur, est un esprit de l’air, et la scène du masque, au coeur de la pièce, met en scène des déesses. Le théâtre de rue n’étant guère propice aux effets spéciaux, c’est par la musique, et donc la présence d’un comédien instrumentiste sur scène, que nous comptons enchanter notre public.

 

Ce public, justement, nous désirons le rendre d’avantage acteur du spectacle, poursuivant en cela le chemin tracé sur « Hamlet Unplugged » et « Le Cid b‐side », nos précédentes créations. Ce côté interactif sera évident dès la scène initiale de la tempête elle‐même, que nous envisageons comme une tempête collective. L’intermède magique,déjà évoqué, sera pour nous prétexte à l’organisation d’une chorale improvisée, qui célèbre à la fois l’amour de Miranda et Ferdinand, et la réalisation par Prospéro de ses erreurs passées.

 

Toujours dans ce souci de nous rapprocher des arts de la rue, les marionnettes seront, encore plus que dans Hamlet, placées au coeur de notre mise en scène. Les naufragés, constamment manipulés par Prospéro et Ariel pour faire avancer l’intrigue, se verront manipulés physiquement. Mais ces personnages, par moment vraiment acteurs de l’action, ne peuvent se résumer à des pantins dont on tire les ficelles. C’est pourquoi nous prévoyons un système de scénographie et de costumes qui permette des « gros plans », assurés par les comédiens. Nous avons donc deux échelles, celle des marionnettes et celle des acteurs, tous manipulés par Prospéro et Ariel.

 

 

Nous pensons enfin, que le personnage de Prospéro, figure centrale de la pièce, est habité par un conflit simple et qui le définit : La dualité entre le monde des idées et des livres, qu’il a choisi et qui le consume tout entier, et celui du corps et des sens. Ce dilemme l’amène à rejeter le personnage de Caliban, avant de réviser son jugement –et ses choix de vie‐ face à la vision de l’amour qui unit Sa fille Miranda à Ferdinand, le fils d’un de ses ennemis, dont il cherche à se venger.

 

Ce qu’incarne le personnage de Caliban, c’est donc la terre, les sensations, et chez nous, le désir. Car nous choisissons de casser l’image du « monstre » qu’est supposé être Caliban, pour en faire un «monstre» aux yeux de Prospéro, c’est‐à‐dire en l’occurrence une femme, présente avant tout par son corps, et donc une comédienne‐danseuse, dont le corps est le moyen d’expression privilégié.


Ces axes de mise en scène, autour donc, de la musique, de l’improvisation interactive, des marionnettes et de la danse, nous amènent naturellement à enrichir notre équipe artistique de spécialistes de ces disciplines. Un musicien, un improvisateur, un marionnettiste et une danseuse, tous comédiens par ailleurs, donneront vie aux 11 personnages de la pièce.

 

Enfin, et c'est peut‐être le plus important, si « La tempête » est une tragi‐comédie, genre auquel s’attaquait déjà la précédente création de la Cie avec Le Cid, et une pièce moins connue, nous choisissons comme toujours d’en souligner le côté sombre, mettant l’accent sur l’amertume de la vision du monde qu’elle nous présente, sur les erreurs de Prospéro et ses regrets, plutôt que sur les aspects purement ludiques de l’intrigue, déjà soulignés par les choix formels que nous avons détaillé.


C’est cette balance entre espoir et désespoir, entre émerveillement et cynisme qui nous pousse inlassablement à explorer les abîmes de la tragédie, sans oublier d’utiliser pour cela certains des rouages de la comédie.

 

                                                                        

                                                                         Emmanuel Ullmann

Quelques photos des 1eres, au parc de Belleville (75020) et au jardin Vuillemin (75011), les 29 et 31 mai 2014.

Photos: Lucile LATOUR